27.11.2005

Liberté Égalité Fraternité = une ébauche non aboutie

Le quotidien Libération dans son édition du 21 novembre 2005 donne la parole (ici) à quatre personnes présentées comme «quatre universitaires et essayistes réputés pour l’acuité de leur regard sur les fractures de la société». Les propos ont été recueillis lors d’une table ronde, organisée le 14 novembre «Jean-Pierre Le Goff, Eric Maurin, Pierre Rosanvallon et Emmanuel Todd se livrent à une confrontation qui s'enrichit de leurs approches plurielles d'une question qui les préoccupe tous : la crise du modèle républicain. Le débat est animé par Eric Aeschimann et Jean-Michel Helvig.»

Petite synthèse partiale, limitée et axée, de leurs propos

Globalement la responsabilité est avant tout celle des «élites» mais avec deux visions réellement antinomiques. Pour trois d’entres eux le «mal français» est avant tout un mauvais management : les symboles abstraits de la république, notamment celui d’égalité est mal compris ; les «classes intermédiaires» ont soit disparue soit ne jouent plus leur rôle d’encadrement de la base ; il faut rétablir l’ordre naturel, supprimons le concept d’égalité et tout rentrera dans l’ordre comme nos voisins savent si bien le faire. Emmanuel Todd n’est pas sur la même ligne, il y a une la bonne transmission des valeurs fondamentales de la République et c’est de la distorsion entre ses valeurs et la réalité vécue que vient le problème. Le modèle est bon, mais il n’est plus défendu par des élites qui, trouvant leur place dans le dogme libéral mondialiste, rêvent «de se débarrasser de la culture française».


Pour Pierre Rosanvallon
La banlieue est un monde du silence ou la violence est un acte de parole, c’est à replacer dans la longue histoire du mal français, des thromboses françaises. Il remonte le temps pour finalement y voir une mauvaise «façon d’organiser la production». Ce n’est pas un problème «peuple/élite» mais une incurie des élites françaises à gérer le social. Chacun à sa place et «il faut commencer par critiquer sévèrement ce retour de l’idéologie autoritaire et ce développement du républicanisme abstrait». Liberté, égalité, fraternité n’existent que lorsque chacun reste à sa place et que l’autorité naturelle des élites impose l’ordre naturel. Le mal français est avant tout celui des élites qui ne savent pas voir qu’ailleurs leurs cousins ont un savoir faire qu’il serait urgent d’appliquer.

Pour Jean Pierre Le Goff
Le jeune est un vandale, un monstre coupé de l’histoire de sa classe. Il y a longtemps qu’il n’y comprend rien «formateur dans les banlieues dans les années 80, j’étais déjà déconcerté à l’époque par un phénomène que je ne pouvais pas maîtriser : m’image dépréciative de soi qui habitait une partie de ces jeunes et s’exprimait par une agressivité et une agitation constante». Le modèle français est un bon modèle si chacun reste à sa place avec plaisir, c’est-à-dire que dès que l’on descend dans l’échelle sociale, le plaisir doit être de travailler, travailler, en espérant que l’ascenseur social s’arrêtera devant notre porte. Il dénonce les responsables : «Il existe d'autre part une idéologie gauchisante minoritaire au sein du milieu associatif qui réduit l'histoire de notre pays à ses pages les plus sombres et renforce la mentalité victimaire des jeunes en présentant leur situation dans la continuité de celles faites aux esclaves et aux peuples colonisés. Cette idéologie travaille à l'encontre de l'intégration.»

Pour Eric Maurin
C’est l’échec des politiques et de leurs rouages institutionnels, notamment l’éducation nationale, on ne sait pas s’inspirer de ce qui se fait ailleurs «Quiconque travaille avec des spécialistes étrangers est frappé par ceci : l'institution scolaire française est, plus qu'ailleurs, une institution de tri.». Les pauvres n’ont plus d’espoir car il y a «désocialisation croissante du salariat modeste.». Le problème français est simple : «La société française est organisée autour d'inégalités statutaires, tout en arborant le langage de l'égalité.». La pauvreté est trop importante, il n’y a pas de discrimination raciale ou ethnique «La discrimination initiale reste avant tout économique. L'exemple emblématique de lutte antidiscrimination est aujourd'hui la discrimination positive pour l'entrée à Sciences-Po. Cette initiative est sans doute sympathique, mais valide implicitement l'hypothèse que l'entrée dans les grandes écoles est interdite aux enfants d'immigrés parce qu'ils ne sont pas blancs. C'est faux, le problème numéro un est ailleurs, c'est la pauvreté».

Pour Emmanuel Todd
La France est dans le monde, mais ici la «montée de nouvelles valeurs sociales inégalitaires, associées à une nouvelle forme d’individualisme. (…) Se heurte à un fond anthropologique qui contient une forte composante égalitaire». Le «socle commun républicain» est bien assimilés même par ceux qui cumulent handicap social et handicap scolaire «La rage des banlieues est une réaction de protestation qui, pour moi, est égalitaire. A cet égard, ces jeunes sont parfaitement assimilés en termes de valeurs politiques». En poussant un peu son propos ont peut dire que la recherche des causes des situations de handicap y gagnerait à être appliqué à ceux qui dominent «Si je cherchais du sens social à Nicolas Sarkozy, je le chercherais dans sa personnalité narcissique et exhibitionniste».


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